Social Network David Fincher

L'affiche du film de David Fincher

“Social Network”… pas encore le film de l’année mais certainement déjà celui du mois. Critiques enthousiastes et guichets fermés :pour n’être arrivé que dix minutes avant le début de la séance, votre serviteur a dû suivre le film depuis le premier rang, tout à gauche et n’a évité les strapontins que de justesse.

Un succès loin d’être immérité. N’étant guère fan de “Seven” ou de “Fight Club”, je n’attendais pas Fincher à ce niveau. Ici, ses qualités de rythmes relayées par l’excellence des dialogues (merci au scénariste Aaron Sorkin , au moins de moitié dans la réussite du film) et le brio des acteurs permettent ce tour de force: “Social Network” est un film où on rit beaucoup et où on parle énormément. Une réussite digne du Woody Allen de la grande époque, un genre qu’on croyait définitivement oublié.

La morale de l’histoire ?

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Une amitié virile et geek qui ne durera pas

La limite de Fincher se situe au niveau éthique. Par son indigente banalité, l’ultime plan tranche avec le brio du film : quelques phrases apparaissent à l’écran qui nous décrivent le destin authentique des personnages de “Social Network”. Un processus banal et facile pour valider le film en le gravant dans la réalité par le biais un peu paradoxal mais diablement efficace du prestige de la chose écrite. Dans un film, encore plus dans un biopic, les images volent, les écrits restent.

Qu’est-ce donc à dire ? “Social Network” ne serait plus une fiction mais une reconstitution historique, comme le récent et émouvant “Des hommes et des dieux” qui retrace le martyr des moines de Tibérhine ? Une histoire vraie dont il faudrait tirer des enseignements évidents : quand on a plein d’amis virtuels, on en a aucun dans la vraie vie. Et il est du coup logique que le créateur de Facebook soit un monstre amoral, effroyablement solitaire et frustré sexuellement.

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup de friends

Mark Zuckerberg et sa compagne Pricilla Chan dans la vraie vie. On a quand même connu des geeks plus mal lôtis.

Sauf que non.  Mark Zuckerberg vit actuellement en couple avec la même jeune femme (Priscilla Chan) qu’il fréquentait au moment des faits racontés par le film. Cette mise au point people a son importance car elle introduit la question suivante : au fait, pourquoi tant de haine ?

On pourrait d’abord penser à un argumentaire pour vieux, façon tonton Nestor. Ni Fincher, ni Sorkin n’ont de compte Facebook et ils répètent à longueur d’interviews qu’ils trouvent ridicule de cultiver des amitiés virtuelles, incompatibles avec des “relations en vrai”. “Social Network” serait-il un film éducatif dont le propos est d’éloigner les jeunes de leur écran aliénant ? Serait-ce un discours à usage des quinquagénaires flippés de voir leurs gosses sur MSN et qui, ayant plus ou moins volontairement raté les derniers trains du web, se drapent dans la dignité offusquée du sage qui radote que “c’était mieux avant” ?

Il y a de ça, mais pas seulement. Je tiens “Social Network” pour un missile vengeur et désespéré tiré par Hollywood contre la Silicon Valley. Comment comprendre autrement le portrait haineux que Fincher fait de Sean Parker, le fondateur de Napster et grand manitou du téléchargement illégal, cette pratique qui en quelques années a ébranlé le colossal empire financier des majors de cinéma et tout leur éco-système de stars surpayées ?

Le plus flippé n’est pas celui qu’on croit

Zuckerberg en compagnie de Sean - Napster - Parker, interprêté par Justin Timberlake. L'homme à abattre pour Hollywood

Comment ne pas voir dans cette angoisse solitaire que Fincher prête à Zuckerberg – et qui est pour le coup tout à fait fictive, l’homme ayant plutôt une réputation de gai luron – l’expression d’une angoisse réelle : celle d’une industrie cinématographique vieillissante face une industrie internet en plein essors et qui s’apprête à la reléguer au rang des curiosités archéologiques culturelles, comme elle-même a, il y a un siècle, supplanté le théâtre et l’opéra ?

Pris comme ça, le moralisme du film vire à la tartufferie croquignolesque. Hollywood qui critique le machisme et les soirées cocaïnées en compagnie de toutes jeunes filles. Hollywood qui pourfend les jeux de pouvoir. Hollywood, enfin, qui condamne la débauche technologique comme cache sexe pour le vide du sens. Dites voir… c’est pas un peu l’Hôpital qui se fout de la Charité ?

David Fincher, tu voulais nous dire quoi, au juste ? Qu’il faut qu’on se déconnecte de Facebook et qu’on retourne au cinéma – et surtout devant la télé – te rendre notre temps de cerveau utile ? Que toi et tes amis, vous en ferez un meilleur usage que Zuckerberg ? Allons… Comment auraient réagi Fritz Lang et Chaplin, ces pionniers dont tu n’es que l’héritier, si on leur avait infligé un opéra à costume sur les méfaits du cinéma ? Celui qui a longtemps vendu l’opium du peuple n’est pas le mieux placé pour jouer au père la vertu quand un nouveau stupéfiant vient lui retirer son empire. Alors, évolue, adapte toi ou prépare toi à décliner irrémédiablement et à disparaître… avec un peu de dignité, s’il te plaît.