Lundi dernier, un  étudiant de design graphique a transmis à mon collègue un surprenant fascicule : « Livres de papier, journal des réfractaires à l’ordre numérique ». Une rapide recherche me renseigne : le manifeste date de 2009 ou 2010 mais est très régulièrement réimprimé. Visuellement, il s’agit  d’un journal à la maquette élégante : les blocs textes sont élégamment disposés et rehaussés d’une couleur orange fluo moderne et stylée.

Quand on s’aventure dans les contenus, c’est autre chose : une succession d’articles redondants et désorganisés au ton agressif, sans humour et où bouillonnent la rancœur et la haine des technologies numériques. L’ensemble est très confus et la lecture pénible. Les auteurs, qui se dissimulent derrière un anonymat facile tout en attaquant nommément leurs adversaires, se défendent avec la dernière vigueur d’être « technophobes » ou « poujadistes ». J’aurai la politesse de ne pas leur en faire ce procès et de m’intéresser, essentiellement, à leurs idées.

Le numérique, c’est le Mal

Le journal « Livres de papier » n’a pas la méthode et la rigueur des revues d’opinion, philosophiques ou politiques, qui exposent un propos, un parti pris et déclinent une argumentation en suivant un plan organisé. Ce n’est même pas à proprement parler un manifeste qui soutiendrait un discours qui irait quelque part. A l’étonnant procès des nouvelles technologies, trois charges majeures sont retenues, trois accusations de crimes pour condamner le numérique, trois clous pour mettre l’e-book en croix.

Le crime écologique

C’est l’argument le plus pertinent de « Livres de papier », celui qui m’invite le plus spontanément à plaider coupable. C’est un fait : le numérique et l’informatique sont des technologies polluantes. Il appartient aux pouvoirs publics de faire pression sur les grands acteurs économiques pour diminuer l’impact environnemental de ces industries.

D’autant qu’il existe des pistes, sinon des solutions : les serveurs qui hébergent les sites internet peuvent être situés à peu près n’importe où, dans les désert, par exemple, où l’énergie solaire est abondante. Il y a quelques années, un programme de Google prévoyait de mettre en place un data center… au milieu de l’océan et alimenté par l’énergie marémotrice. Les constructeurs de hardware ont également un effort à faire sur la durabilité du matériel et sur son reconditionnement.

Mais je vais risquer une lapalissade : le 21ème siècle que nous vivons suit directement le 20ème… qui fut celui de la civilisation de la bagnole. Il paraissait… il parait toujours logique à beaucoup de déplacer une tonne de ferraille pour transporter un être humain de 70 kilos, et ce au moyen de matières fossiles  que l’on fait brûler. C’est de là qu’on vient. Alors le bilan carbone du numérique, à côté…

Et puis la préoccupation écologique est si neuve chez ces professionnels de l’impression qu’on a du mal à ne pas l’imaginer teintée d’ opportunisme. Si elle fait vraiment partie des enjeux de « Livres de papier », je vais me permettre un conseil : messieurs, pour moins polluer, commencez par abandonner votre élégant encrage orange fluo…

Le crime pyscho-cognitif

Les écrans rendent cons, c’est bien connu. Moi qui passe ma vie devant, j’en suis la preuve ! Lire un livre numérique n’a pas la même valeur pour le lecteur que de lire un livre papier parce qu’au passage, on lui ramollit le cerveau. Il y a d’un côté la lecture silencieuse, méditative, concentrée,  à la manière de Saint Augustin. De l’autre, une kyrielle de sollicitations bigarrées, de publicités invasives et de jeux vidéos hystériques, férocement marketés et qui transforment nos intelligences en une zapette hallucinée.

Bien qu’aucune étude vraiment sérieuse ne fasse autorité, il n’est pas question de nier une évidence : un enfant qui passerait sa vie devant un écran le ferait forcément au détriment d’autres apprentissages et son éducation comporterait des lacunes. C’est question d’éducation et de mesure et cela est vrai aussi pour l’adulte. A un moment, il faut décrocher. Voilà, c’est tout.

Mais affirmer benoîtement que l’écran détruit le sens critique est une aberration. C’était, à dire vrai, le cas de la télévision, média que « Livres de papier » épargne pourtant de sa hargne. Une posture d’autorité, un message promulgué de façon verticale à un public passif, gavé, affalé dans des canapés et privé de droit de réponses. Le web, depuis quinze ans, offre une toute autre organisation : les hyperliens, les commentaires, les forums de discussion, la facilité avec laquelle l’internaute peut croiser les informations publiées sur différents sites… tout cela offre des possibilités critiques jusqu’alors inédites.

Je suis né en 1975. J’ai commencé à me connecter au milieu des années 90. Pour dire vrai, je n’ai pas le sentiment d’être notablement plus abruti que la génération de mes parents, nourrie à l’ORTF.

Le crime socio-économique

C’est le plus curieux, le plus récurrent et à la fois le plus logique. On ne sait pas grand-chose de « Livres de papier », sinon qu’il s’agit d’un collectif de professionnels de la chose imprimée et que ces gens ont la trouille pour leurs jobs. Une trouille qui s’est muée en haine et en désespoir.

Ici n’est pas le lieu pour que j’expose mes convictions politiques. Il sera suffisant pour la compréhension de mon propos de savoir que je ne suis pas un technophile bêlant non plus qu’un supporter de la dérégulation économique à tous crins. Je crois que le rôle de pouvoirs publics légitimes et démocratiques est d’organiser la société et d’avoir  le dernier mot face aux puissances financières.

« Livres de papier » reproche au numérique d’être soutenu par de grands groupes industriels, des multinationales tentaculaires et déshumanisées. Et de s’insurger : comment laisser l’édition, cette si belle chose, aux mains des Google, Amazon et autres Apple ou Free ?

Venant de professionnels du milieu, cet argument témoigne d’une mauvaise foi si décomplexée que je sens un sourire me barrer le visage, d’une oreille à l’autre. Y a-t-il, dans le tissu économique contemporain, un secteur plus obstinément capitaliste que l’édition ?

Hachette, le premier éditeur français, appartient à Lagardère, le milliardaire qui a récemment vendu les magasins Virgin à la découpe. Vous pensez  que cette boite fonctionne comme une communauté autogérée ? X Gallimard s’est donné la peine de naître fils de Y Gallimard qui s’est lui même donné la peine de naître fils de Z Gallimard. Et c’est le monde du numérique qui n’est pas démocratique ? Quand Serge Dassault, héritier d’un empire militaro-industriel et sénateur UMP de Corbeil-Essonnes rachète le Figaro en (à vérifier), est-ce qu’il le fait pour l’amour d’une information indépendante imprimée à l’encre fraîche sur du papier journal ?

On m’objectera qu’il existe de nombreux petits éditeurs indépendants. Certes, mais pour exister, ces derniers doivent montrer patte blanche aux géants de la distribution… de la même façon que les petits éditeurs numériques sont contraints de faire les yeux doux aux Amazon, Apple et autre Fnac. Le même processus.

Quant à l’argument strictement social, là, on touche à la rigolade : il n’y a pas un secteur qui paie aussi mal ses employés que celui de l’édition traditionnelle. Les maisons fonctionnent avec une armée de stagiaires renouvelés tous les six mois. Les graphistes et les illustrateurs sont exploités. Les auteurs, n’en parlons pas : le plus souvent ils travaillent pour des droits à venir au caractère aléatoire. Je ne dis pas que la vie est rose dans les agences digitales mais enfin la situation n’y a franchement rien à voir.

Et puis, oui, c’est vrai : le numérique peut permettre aux auteurs de s’adresser directement à leurs auteurs sans montrer patte blanche aux intermédiaires qui forment, c’est manifeste, le gros du collectif « Livres de papier ». Mais enfin, par quel étrange tour de passe-passe intellectuel nous démontrerez-vous que cela fait courir un risque à la création ?

Après l’Apocalypse ?

« Livres de papier » est un journal de douze pages, plein de fureurs et de récriminations. Mais en douze pages, pas une ligne n’est pour répondre à une question finalement assez évidente : au fait, maintenant, on fait quoi ?

Ce vide, cette aporie, donne le vertige et montre que l’opus tient beaucoup plus du râle de l’agonisant que du manifeste de combat. Parce qu’enfin, si le numérique est en quelque sorte le quatrième cavalier de l’Apocalypse qui va répandre sur nos civilisations une pluie de cendres, nous, citoyens, quelle mesure devrions-nous prendre ?

Est-ce qu’il faut interdire les livres électroniques et mettre en prison quiconque les vendrait et les utiliserait ? Pourquoi pas, après tout… J’attends de voir avec impatience ce que donnera ce nouvel ordre social, quand la possession d’un e-pub sera sanctionnée comme celle de cinq grammes d’héroïne…

Option plus réaliste : on taxe férocement le numérique et on subventionne généreusement l’imprimé. Je soupçonne les auteurs de « Livres de papier » d’espérer de leurs vœux cette solution. Pour être valide intellectuellement, il suffira de démontrer que les œuvres complètes de Racine numérisées sont un divertissement crétinisant et délétère alors que la biographie d’une star de l’Île de la Tentation en roman photo imprimé est œuvre de culture. Cela promet d’amusantes cabrioles rhétoriques !

Dernière solution… ah… oui… celle là n’est pas très rigolote et je comprends que « Livres de papiers » ne se soit pas attardé à l’évoquer, même de loin. Améliorer la qualité des ouvrages imprimés, tant sur le fond que sur la forme. Offrir un vrai plus aux acheteurs, un vrai service aux lecteurs, ce petit quelque chose que, justement, la dématérialisation ne permet pas. Il y a du boulot : je suis grand lecteur de livres de papier et je commence à en avoir marre de voir mes livres de poche se décoller dès leur deuxième lecture. Sans compter que sur le fond, les têtes de gondole de la FNAC ont cessé de ma passionner depuis pas mal d’années. Je n’ai pas l’impression qu’il se soit passé grand chose sur la planète littérature pendant les dix dernières années. Et si vous faisiez preuve d’un peu d’audace éditoriale, messieurs ? Après tout,  il semble que vous n’avez plus rien à perdre.

Et puis, bien sûr… être exemplaire du point de vue social. Embaucher les stagiaires avec de vrais contrats à l’issue de leurs stages. Offrir des salaires décents même aux plus jeunes des collaborateurs. Rémunérer correctement les auteurs. On a beau jeu d’aller chercher la paille dans l’œil du voisin en oubliant la poutre dans le sien !

Je n’aurai pas l’outrecuidance de tenter de convaincre les fanatiques du papier d’évoluer, de s’adapter, de réfléchir à ce qu’amène le numérique, aux nouvelles formes de narration, aux territoires encore vierges qui restent à explorer. Chacun est libre, s’il le veut, de se préparer le destin professionnel des ferronniers et des rémouleurs d’antan. Il suffit à mon modeste bonheur de gérer chaque année une promotion d’étudiants créatifs et curieux. Et de trouver, parmi eux ou ailleurs, des jeunes avec qui travailler, des jeunes qui regardent l’avenir avec des yeux joueurs et de l’envie.

Car de l’envie, je n’en ai pas lu beaucoup dans l’opus de « Livres de papier ». Bien plus que par l’amour de l’imprimé, le collectif est animé par la haine du numérique. N’ont-ils que cela ? Que leur haine, à opposer à notre passion, à notre désir, à notre amour d’une littérature et d’une création vivante et qui s’enrichit de tout sans s’imposer aucune limite ?

Un des auteurs anonymes rappelle – et il a raison, Mac Luhan l’a démontré il y a des décennies – que la technique n’est pas neutre, surtout en terme de médias. Le support est en soi un message. Dans plusieurs articles de « Livres de papiers », les auteurs se confrontent à des adversaires imaginaires, des « technophiles verdâtres » aux arguments si mal étayés qu’ils en triomphent très facilement. En terme rhétorique, le procédé est paresseux et faible. Il est également éminemment signifiant : nous sommes à l’époque des blogs, des forums et des commentaires. Si on veut une discussion contradictoire, il n’est pas difficile de s’adresser à ses adversaires, de fourbir une argumentation et d’échanger, de réfléchir, de se confronter. C’est la culture du débat philosophique, renouvelée par internet.

De ce débat, « Livres de papier » ne veut pas et préfère faire mijoter langoureusement sa haine dans le jus de sa rancœur. Quel triste repas ! Moi, ce texte, je le publie sur mon blog et les commentaires sont ouverts. Libre à chacun d’ y réagir et de me contredire. Cette page est ouverte, même aux ennemis du numérique. C’est cela aussi la magie du web.